Robert Serre- Arrestations et déportations

Robert SERRE

 

Arrestations et déportations en 1942-1943

 

(Contribution à la table ronde du 24 janvier 2009 : Les Justes et les historiens)

 

 

(Les recherches menées par Robert Serre, qui ont débouché en 2006 sur son ouvrage De la Drôme aux camps de la mort,(1) lui avaient permis de recenser 869 déportés nés, résidant ou arrêtés dans la Drôme. On peut regretter qu’un tel travail n’ait jamais été réalisé auparavant au cours des 60 ans écoulés, et qu’on n’ait disposé jusqu’alors que de listes de moins de 500 noms, sans indications complémentaires)

 

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Les imprécisions et les difficultés de cette recherche, expliquées dans l’introduction, engendraient des incertitudes. N’oublions pas que les nazis ont détruit ou tenté de détruire les archives des camps à l’arrivée des Alliés, et que les départs en déportation ne laissaient guère localement de traces écrites. Un exemple pour illustrer la complexité de l’enquête et la part de chance qu’elle contient : Robert Serre ayant eu la possibilité de fouiller un lot de papiers non classés dans les Archives de Crest a mis au jour une copie de lettre, datée du 2 novembre 1942, du maire de Crest au préfet, lui signalant que lors des « mesures de regroupement du 26 août » précédent, trois valises de linge avaient été « saisies », appartenant à Nicolas Gotlibs et son épouse Erna, née Katzenstein. Ces noms sont retrouvés dans le Mémorial de Serge Klarsfeld, puis à Yad Vashem où un témoignage précise que Nicolas et Erna Gotlibs ont été pris à Crest-Drôme-France. Sans le hasard de cette découverte, jamais la piste n’aurait été remontée.

La mise à jour se poursuit donc, alimentées en particulier par des renseignements apportés par des familles ou des témoins. Après élimination de quelques cas erronés et surtout l’adjonction de noms découverts, le nombre total est à ce jour de 888 déportés originaires de la Drôme ou arrêtés dans ce département.

 

Le terme « déporté » est défini par la loi, il s’applique à toute personne arrêtée et transportée hors de France dans les prisons ou camps recensés par la Croix-Rouge comme appartenant au système concentrationnaire nazi. Il ne doit donc pas être utilisé pour les travailleurs volontaires ou forcés du STO ou pour les Patriotes transférés en Allemagne.

 

On distingue deux grandes catégories de déportés :

* Les déportés de persécution, pour la Drôme exclusivement des Juifs (267 dénombrés)

* Les déportés de répression, souvent appelés « politiques », qui comprennent les opposants politiques au national-socialisme (une parole imprudente ou l’écoute de radio-Londres suffisait !), les Résistants, les otages (621 dénombrés).

Les premiers étaient destinés à l’extermination immédiate, sauf exceptions sélectionnées pour le travail. Ils se voyaient affublés du triangle jaune. De la Drôme, ils sont allés à Maïdanek ou à Auschwitz II-Birkenau.

Les seconds étaient destinés à la « mort lente » après utilisation de leur force de travail, ils avaient un triangle rouge. On trouve des « drômois » dans tous les camps de déportation, la plupart répartis ensuite dans les kommandos rattachés à ces camps.

Sur ces 88 déportés, 145 sont de sexe féminin, 742 de sexe masculin (un non connu).

628 ont été arrêtés dans la Drôme, 102 hors de notre département (158 non connus)

 

Divers renseignements font apparaître d’importantes différences entre les deux grandes catégories définies ci-dessus :

Ce n’est que parmi les Juifs qu’on trouve des enfants : 33 ont moins de 18 ans, dont 17 ont moins de 15 ans. Les plus jeunes des « politiques » sont 21 jeunes gens de 17 ans (il fallait tricher sur son âge pour être admis à moins de 18 ans dans les rangs des maquisards !).

Les dates d’arrestation marquent une autre différence : les Juifs sont raflés essentiellement en 1942 et en 1944 (43 % dans chaque cas), les arrestations de « politiques » se produisent à 41 % en 1943 et à 57 % au premier semestre de 1944.

Les lieux drômois où les prises sont les plus nombreuses se distinguent aussi : Crest, qui renferme un camp d’internement d’étrangers (GTE), connaît le maximum de départs de Juifs, Montélimar vient ensuite car les Juifs internés dans un camp de cette ville avaient, après sa fermeture, été assignés à résidence. On avait là des proies faciles. Nyons, Saint-Rambert-d’Albon et Buis-les-Baronnies ont aussi connu de tragiques rafles parmi les Juifs – Sarrois entre autres – qui s’y étaient réfugiés. Pour l’autre catégorie des « non-raciaux », les villes drômoises viennent en tête, proportionnellement à leur population, mais on note quelques zones rurales frappées, comme les 4 villages de Vercheny, Barsac, Pontaix, Sainte-Croix, victimes d’une rafle de représailles, ou encore Cléon-d’Andran.

 

Sur 840 déportés dont le sort final est connu, 512 sont morts en déportation.

Pour les Juifs, la proportion de rescapés est légèrement supérieure à la moyenne nationale de 3 sur 100. Peut-être parce qu’il s’agit souvent de jeunes adultes, les seuls susceptibles d’être « sélectionnés » pour le travail à l’arrivée. La différence est énorme avec les non-Juifs qui connaissent 51 % de rescapés.

 

Pour bien comprendre où se situent les responsabilités dans ces agissements barbares, il convient d’avoir à l’esprit les quatre périodes qu’a connues la Drôme durant la Seconde Guerre mondiale :

En juin-juillet 1940, les Allemands envahissent la France, ils arrivent jusqu’à la rivière Isère, occupent Romans et le nord de la Drôme.

L’armistice signé par Pétain les fait repartir plus au nord. Nous sommes en ZNO (Zone non occupée) durant 2 ans et 4 mois.

Le 11 novembre 1942, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands envahissent la zone sud : ce sont leurs alliés italiens qui sont chargés de l’occupation d’une grande partie du sud-est, dont la Drôme en totalité. Et les Italiens s’opposent aux déportations de Juifs.

Le 9 septembre 1943, l’Italie ayant changé de camp, les Allemands entrent dans la Drôme. Ils l’occuperont jusqu’au 31 août 1944, soit durant à peine un an.

Cela veut dire que les rafles et les arrestations de 1942 et 1943 ont eu lieu sur ordre du gouvernement de l’État français et avec ses seuls moyens administratifs et policiers.

](1)  Robert Serre, De la Drôme aux camps de la mort – Les déportés politiques, résistants, otags, juifs – nés résidant ou arrêtés dans la Drôme, Valence, Ed. Peuple libre/Notre temps, 2006, 400 p.

 

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