Accueil des réfugiés allemands dans la Drôme après la Deuxième Guerre

Quand la Drôme accueille des réfugiés allemands ; l’Établissement rural dans la région Drôme (ERD) au lendemain de la Deuxième Guerre.

Texte de Bernard Delpal, professeur honoraire d’histoire contemporaine, chercheur au LARHRA, membre du bureau de PMH.

Entre août 1952 et la fin de l’année 1959, une quarantaine de familles allemandes sont venues s’installer et travailler dans des fermes abandonnées des environs de Crest, Die et Dieulefit. Dans la même période, neuf de ces familles sont reparties, soit en Allemagne, soit ailleurs en France, soit dans un pays tiers. Ces mouvements migratoires concernent au total un peu moins de deux cents personnes, adultes et enfants. Comparés à d’autres, comme les arrivées d’Espagnols, d’Italiens ou de Maghrébins au XXe siècle, ils paraissent bien modestes. Pourtant, Ronald Hubscher leur réserve un article dans le numéro de la Revue drômoise de 2002 consacré aux migrations dans le département de la Drôme, à partir des archives départementales et d’entretiens conduits en 2001 avec le pasteur de Bourdeaux, Gérard Cadier. Ce dernier a été l’un des acteurs principaux de la mise en place et du pilotage de l’Établissement rural de la région Drôme (ERD), association loi 1901 qui, sur le terrain, a pris en charge une grande partie de l’installation de ceux qu’on appelle couramment « les agriculteurs allemands réfugiés ».

Depuis l’étude de R. Hubscher, de nouvelles sources sont disponibles et permettent de rouvrir le dossier. Ce sont d’abord des archives issues de la CIMADE et conservées à la BDIC, campus de l’université Paris-Ouest à Nanterre2. Ce sont également des archives collectées localement par les Archives départementales de la Drôme3, auprès de la famille Cadier et de descendants de fermiers installés dans les années cinquante, en particulier deux sœurs, membres de la famille Flagmeier, mesdames Barbara Wittenberg et Anna Tüne. Cette dernière, vivant aujourd’hui à Berlin, maintient un lien étroit avec la Drôme et la commune de La Paillette, où elle a vécu une partie de son enfance. Elle en a du reste tiré la substance d’un livre, à caractère autobiographique, publié en 20104.

Les archives de la CIMADE permettent de restituer le contexte historique qui a préludé à la décision d’envoyer des réfugiés allemands en France très peu de temps après l’armistice de 1945.

Plusieurs organisations nationales et internationales, gouvernementales et non gouvernementales, des personnalités connues vont mettre en œuvre un projet dont les risques sont apparus très tôt, sans pour autant en décourager les initiateurs. Ce qui frappe à partir de 1951, quand les réunions et rencontres se multiplient, de Berlin à Bonn, de Genève à Paris et Washington, c’est la disproportion qui s’établit entre les moyens mis en œuvre et l’objectif fixé. Entre l’ampleur de la mobilisation – des fonds réunis, des démarches officielles, des énergies engagées, tant au niveau de l’État que des administrations locales – et le plan mis au point en août 1952 : accueillir vingt-cinq familles dans une vingtaine de communes drômoises ! Les sources de la CIMADE suggèrent que les objectifs des intervenants, européens et américains, dépassent l’horizon d’une opération limitée dans le temps et l’espace. Tel est le premier point examiné.

La réunion des sources drômoises et de la CIMADE permet de suivre pas à pas la construction du projet désigné très couramment à partir de la fin 1951 par ses initiales, ERF, pour : Établissement rural en France. Créé pour gérer les arrivées allemandes dans toute la France – trois départements en fait – il a surtout fonctionné pour encadrer et épauler l’ERD, Établissement rural dans la région Drôme, une sorte de filiale de l’institution nationale. Les deux autres départements concernés (Hautes-Alpes, Landes) jouent un rôle mineur au sein du dispositif (moins de 5 % des investis- sements réalisés par l’ERF entre 1952 et 1959). Cette mise en place va faire l’objet du deuxième point.

Enfin, on peut se demander pourquoi la Drôme a été choisie depuis Paris, Bonn, Genève ou New York (l’ONU fait partie des intervenants) comme terre d’accueil et aussi d’expérimentation. Puis, en se plaçant du point de vue des familles bénéficiaires, des intervenants en France, de leurs tuteurs exté- rieurs, même les plus éloignés, on tentera un bilan de l’opération « ERD », en le reliant au contexte de l’époque et à la mémoire des acteurs-témoins.

Au lendemain de la Deuxième Guerre : tensions, défis et espoirs en Europe

Au cours de l’hiver 1946-1947, le président Harry Truman déclare avoir sous-estimé l’état de désorganisation de l’Europe et la détresse de dizaines de millions d’habitants. Aussi l’administration américaine lance-t-elle le 7 juin 1947 un programme d’aide économique ambitieux, un peu plus de 10 milliards de dollars, connu sous le nom de « Plan Marshall ». Pour assurer une bonne gestion et répartition de cette manne, les États-Unis poussent les Européens à se donner une organisation com- mune, à caractère fédéral si possible. C’est ainsi qu’est mise en place l’Organisation économique de coopération européenne (OECE), dont certains ont souhaité faire une base pour la construction d’une Europe politique. Deux ans plus tard, la création du Conseil de l’Europe (5 mai 1949) sem- blait conforter cette vision européiste, encouragée outre-Atlantique. Elle allait être remise en cause à la fois de l’intérieur (par la Grande-Bretagne, notamment) et de l’extérieur, par le développement de la guerre froide, puis par la lointaine guerre de Corée (25 juin 1950).

Cependant, les menaces venues de l’Est, le contrôle accru de l’URSS sur les démocraties « populaires », provoquent une riposte allemande, à l’Ouest, et une organisation commune de défense, le Pacte atlantique (4 avril 1949). Le 8 mai de la même année, l’Allemagne occupée (à l’ouest) se dote d’une « loi fondamentale » qui marque la naissance de la Bundesrepublik Deutschland (l’Allemagne fédérale), avec Bonn pour capitale.

La politique française, vis-à-vis de son voisin vaincu et occupé a d’abord été dure, voire punitive, et n’était pas sans rappeler des précédents des années 1920, au point, par analogie, de prendre le nom de « Ruhrpolitik ». Sous l’effet de la « doctrine Truman », d’une part, et aussi pour tenter une entente politique dans un cadre européen, la « Ruhrpolitik » française s’assouplit et débouche sur le traité de Paris instituant la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en avril 1951, puis, en 1952, sur un projet de Communauté euro- péenne de défense (CED). Dans les deux cas, en application de la déclaration Schuman du 9 mai 1950, les négociateurs affirment que la réconciliation et l’entente franco-allemandes sont la clef de la paix et de la reconstruction en Europe. En application de cette conviction, les Français, en 1953, acceptent un effacement partiel de la dette allemande, devenu total et définitif en 1990.

Du côté allemand, l’attente est forte (la déclaration Schuman a été accueillie avec une sorte de ferveur), à la fois pour sortir des années noires du post-nazisme et pour faire face à des difficultés considérables. Au premier rang de celles-ci, l’opinion publique allemande place le drame des personnes déplacées. Pour l’ONU et son agence spécialisée, l’IRO (International Refugee Organization, fondée en 1946, remplacée par le HCR en 1952), le flux le plus massif de l’après-guerre est celui des personnes qui fuient les annexions soviétiques à l’Est et l’occupation des pays satellites en Europe centrale. Les départs ont commencé fin 1944, quand l’Armée rouge fait reculer la Wehrmacht et pénètre dans le IIIe Reich5. Ces flux sont grossis après 1945 par les populations qui fuient les zones d’occupation soviétique, y compris les territoires allemands qui vont former la RDA en 1949 (République démocratique allemande). Entre 1944 et 1949, près de treize millions de personnes sont expulsées, déplacées, victimes de violences et de terreur, selon Keith Lowe, « ce qui constitue probablement le mouvement de déportation ethnique le plus exhaustif et le plus vaste de tous au cours de la période6 ».

Les zones allemandes occupées à l’ouest, devenues la RFA en 1949, sont confrontées à une situation d’une extrême gravité. Les autorités ouest-allemandes s’efforcent d’intéresser les pays « occidentaux » à ces défis démographiques et humanitaires, leur Occident étant à la fois outre-atlantique et, surtout, européen. C’est ici que les Églises, essentiellement les Églises pro- testantes et la nébuleuse de leurs institutions, vont jouer un rôle majeur pour épauler les Allemands et secourir les expulsés-réfugiés. Cette mobilisation, sur le continent européen, coïncide avec les pre- miers pas de la construction européenne. Les deux mouvements entrent en résonance, avec l’appui des Églises et du Conseil Œcuménique (COE) mis en place à Genève après l’assemblée fondatrice d’Amsterdam en 1948.

La CIMADE et l’accueil des agriculteurs allemands dans la Drôme

Un Allemand joue un rôle majeur pour faire entrer la CIMADE dans le processus qui aboutit, concrè- tement, à l’accueil de vingt-cinq familles « allemandes » en 1952-1953 dans la Drôme. Il s’agit de Paul York (ou Yorck), comte de Wartenburg (1902- 2002). Issu d’une famille silésienne de l’aristocratie des junkers et des militaires, il est très proche des conjurés du 20 juillet 1944 (dont son frère Pierre, exécuté en août 1944). Lui-même est déporté à Sachsenhausen par la Gestapo. Après la guerre, il est un des fondateurs de la CDU. À partir de 1945, il dirige le Hilfswerk (service de secours) de l’Église évangélique d’Allemagne (EKiD) dans la zone d’occupation française, ce qui lui permet de mettre en place des liens solides avec des fonctionnaires français et des équipiers de la CIMADE, très présente à Mayence. En 1950, il occupe d’importantes fonctions à Genève dans l’organigramme du COE (ou WCC, pour World Council of Churches), à l’intérieur du département de l’aide aux réfugiés et expulsés. En même temps, il assure le lien avec le gouvernement de Bonn, le ministère aux Expulsés, le ministère des Affaires étrangères. Grâce à son ami von Harnier, Silésien également, il a ses entrées au ministère de l’Agriculture (d’où proviennent les fonds mis à la disposition de l’opération drômoise par le gouvernement allemand). Enfin, par l’intermédiaire de son ami Wilfrid Ocker, ingénieur agricole, il est parfaitement renseigné sur les décisions et dossiers de la Société allemande pour l’installation à l’étranger (DEGESA). Cette agence est chargée par le gouvernement de gérer les dossiers et les fonds des implantations d’agriculteurs « alle mands » à l’étranger, qu’il s’agisse de l’Australie, de l’Amérique (nord et sud)... ou de la France. Francophile et francophone, York est en contact fréquent avec les autorités françaises de la zone d’occupation, notamment avec l’agence de l’ONI (Office national de l’immigration, créé par ordonnance le 2 novembre 1945), présente à Germersheim (ville de Rhénanie-Palatinat, sur la rive gauche du Rhin). En 1953, il devient diplomate à Lyon où il met en place le consulat allemand. Au cours de ses voyages à Paris, il est entré en contact avec la CIMADE, et notamment son secrétaire général adjoint, François de Seynes Larenque. Entre les deux hommes s’établit un climat de confiance amicale réciproque. Cela va faire avancer bien des dossiers d’immigration-installation dans la Drôme.

C’est un long rapport de York qui va déclencher, à Genève, une réunion décisive pour la suite. Au cours de l’été 1951, au siège du COE, se réunissent trois organisations : le COE, la Fédération mon- diale luthérienne (FML) et la Commission inter- nationale catholique pour les migrations (CICM), créée juste après la guerre par Pie XII et Montini9. À la suite de cette réunion fondatrice, il est décidé de contacter la Fédération protestante de France et son président Marc Bœgner. De ce premier contact (août 1951) résulte la décision de demander officiel- lement à la CIMADE (siège rue Blanche, Paris) de gérer, du côté français, le dossier des « agriculteurs allemands réfugiés » et de suivre les contacts avec les très nombreux partenaires, présents et à venir (Conseil de l’Europe, ONU, gouvernements, admi- nistrations publiques spécialisées - comme l’ONI, la préfecture de la Drôme), fondations (comme la fondation Ford, généreuse avec le projet drômois pendant plusieurs années), associations, agences spécialisées des Églises, réformées ou catholique.

L’appel à la CIMADE ne doit rien au hasard. Fondée en 1939 par Suzanne de Dietrich et prise en charge dès le début par Madeleine Barot, secrétaire générale, l’association s’est signalée par son engagement dans les camps français durant l’Occupation et ses sauvetages de juifs. Depuis le milieu de l’année 1946, elle est présente à Mayence, à la limite des zones d’occupation française et américaine. Les équipiers sont immédiatement sollicités par l’Innere Mission und Hilfswerk der EKiD (Mission et assistance intérieures de l’Église évangélique en Allemagne11), par la Gesellschaft zur Förderung der Inneren Kolonisation (Société pour le développement de la colonisation intérieure12).

Cependant, la CIMADE conçoit son rôle de façon plus large. Elle ouvre un foyer (avec distributions alimentaires), une université, installée dans des « baraques CIMADE » pour accueillir des étu- diants allemands et non-allemands, avec l’espoir de susciter échanges et rencontres entre les nouvelles générations. L’été, avec l’appui des gouvernements français et ouest-allemand, sont proposés aux jeunes des deux pays, des camps sous tentes pour des stages de réflexion autour de thèmes tels que : la pensée de Niemöller, la mesure du désastre provoqué par le nazisme, l’existence du problème historique franco-allemand dont « ni la rancune, ni la hargne, ni le silence stérile, ni l’oubli passif ou sentimental ne (nous) permettent de sortir ». Madeleine Barot, à l’issue de sa visite du printemps 1946, est confrontée au refus des jeunes Allemands d’assumer une quelconque responsabilité. Elle réagit et définit ainsi la philosophie de la CIMADE : « La première réaction que nous sommes tentés d’avoir est une violente indignation contre une telle inconscience et un besoin impérieux de [leur] raconter les horreurs de l’occu pation, les déportations, etc. [de la Shoah, il n’est pas question]. Ensuite, on se prend à penser que tout ce chaos moral, dans lequel le monde sombre, doit être ressenti par tous les chrétiens, qu’ils aient appartenu aux nations alliées ou à celles de l’Axe. On ne peut avoir circulé dans l’Allemagne de 1946 sans sentir sa propre responsabilité engagée dans tout cela, responsabilité pour le passé et responsa- bilité pour l’avenir14. »

Dans cet esprit, les années suivantes, la CIMADE multiplie les rencontres de la jeunesse franco-allemande, en partenariat avec l’EKiD, en les ouvrant à d’autres pays européens. Leur attrait est si fort qu’elles s’institutionnalisent en 1949 sous le label : Begegnung Europäischer Jugend Loreley15, avec le soutien du gouvernement allemand, du Haut-Commissariat de la République française en Allemagne (dirigé par André François-Poncet), des YMCA et des UCJG (Unions chrétiennes de jeunes gens) de plusieurs pays. Les thèmes de la manifestation deviennent de plus en plus européens en 1949, par exemple cet atelier : « L’économie européenne permet-elle d’espérer l’unité euro- péenne ? », une question très « schumanienne ». Parallèlement, la CIMADE organise des échanges et des accueils d’enfants dans des familles allemandes et françaises, et prospecte même dans la Drôme, du 29 mars au 5 avril 1950, pour trouver des « lieux de séjour » et des « fermes abandonnées ». La même année, se tient à Köningswinter (district de Cologne) une conférence organisée les 19-21 septembre par le Haut-Conseil des Églises évangéliques, pour « trouver des solutions matérielles et spirituelles au grave problème des réfugiés en Allemagne. Beaucoup de ces réfugiés, au contact de la zone russe [...] se trouvent en danger pour leur foi ». La conférence se termine sur le souhait que les réfugiés-expulsés, en détresse matérielle et spi- rituelle, puissent être accueillis dans des régions où des laïcs protestants seront disponibles pour les épauler et raffermir leur foi.

La CIMADE, directement sollicitée par le COE, l’Église évangélique en Allemagne, la Fédération mondiale luthérienne et la CICM, accepte la mission qui lui est confiée : installer des familles « allemandes » hors d’Allemagne (en fait, des familles qui peuvent être des Volksdeutsche, ou des réfugiés apatrides en 1950, mais qui ont en commun de présenter des dossiers aux administrations de RFA, religieuses ou civiles, et d’avoir reçu un agrément officiel pour émigrer). D’emblée, la CIMADE fait savoir qu’elle a choisi trois départements en France : l’Ardèche, la Drôme et les Hautes-Alpes. Après négociation avec l’EKiD, qui tient absolument à investir dans les Landes, les départements retenus en avril 1951 sont : la Drôme, les Hautes- Alpes et les Landes. Reste la question du finan- cement. Par réalisme, l’objectif de l’installation de trente familles est fixé dans un premier temps. York se dépense beaucoup, au printemps 1951, pour que l’Allemagne prenne en charge une partie des dépenses. Madeleine Barot note, le 31 juillet 1951, que ses efforts sont couronnés de succès : il a obtenu « que Bonn accepte enfin de payer les frais d’achat des propriétés et des frais d’installation pour trente familles protestantes dont [York] se porte garant à condition toutefois que ces propriétés soient choi- sies par les experts du ministère de l’Agriculture de Bonn».

Le gouvernement allemand, soutenu en cela par les Églises protestantes, a fixé deux règles présentées comme non négociables : les familles devaient être protestantes (ce qui exclut les autres religions chrétiennes ou les sans-religion, traduire : les contaminés par le communisme) ; la maîtrise des fermes à louer ou acheter ne pouvait être attribuée à la France. Les partenaires de l’opération, et surtout les financeurs, exigent que la partie des fonds gérés par la CIMADE soit versée à une société ou fondation légale et responsable. François de Seynes et Madeleine Barot déclarent une association « loi 1901 » appelée : Établissement rural en France, ou ERF, en juillet 1952. Il est dirigé par un comité exécutif de six membres, dont le vice-président est un catholique, le Père Roger Braun. Marc Bœgner, déjà président du CA de la CIMADE, malgré de lourdes charges extérieures, accepte d’entrer dans le montage pour le renforcer. Son Comité national doit toujours (selon ses statuts) comprendre des représentants de la CIMADE, du Comité luthérien d’aide aux réfugiés (CLAIR) et du Secours catholique.

La CIMADE, elle-même très composite (parmi ses responsables de haut niveau, on trouve des luthériens, des orthodoxes, un catholique), a imposé à la DEGESA l’ouverture aux catholiques et orthodoxes aussi bien dans le fonctionnement de l’ERF que dans le choix des familles devant venir en France. Il faut ajouter que la personnalité du Père Braun (s. j.) a beaucoup facilité cette stra- tégie auprès des Allemands. Lorrain, né en 1910, il a été aumônier général adjoint des camps fran- çais d’internement de « zone sud ». Il a pu inter- venir au camp de Rivesaltes et sauver plusieurs dizaines d’enfants juifs. Au lendemain de la guerre, il est, avec Mgr Rodhain (1900-1977), fondateur du Secours catholique, dont il dirige le Service des étrangers en 1952. Il impose aux Allemands, avec le soutien de la CIMADE, d’accepter les candida- tures de fermiers catholiques, comme ceux qui sont présentés par Caritas Internationalis et par le Raphaelsverein20. L’ERF, tourné vers la Drôme, y déclare, le 20 août 1952, l’Établissement rural de la région Drôme (ERD)21, association loi 1901 qui est à la fois une filiale et une association autonome. C’est l’ERD qui est chargé de prospecter.

Fin août 1952, tout est donc en place. Il reste encore à consolider le financement. Dans l’im- médiat, la CIMADE puise dans ses ressources, en grande partie assurées, jusqu’en 1949, par le CWS (Church World Service, fondé en 1946, avec trente-sept églises différentes et une participation catholique). Comme le CWS réduit beaucoup ses subventions en Europe désormais, la CIMADE se tourne vers la DEGESA, l’EKiD, le COE, l’IRO (agence de l’ONU), l’Aide suisse, le CICR (Comité international de la Croix-Rouge), le CARE (créé en 1947), le CICM (dont le correspondant auprès de l’ERF est le Père Jean du Rivau, responsable en France du groupe franco-allemand BILD22), diverses fondations, dont la plus généreuse et constante, de 1953 à 1957, est la Fondation Ford. À ces aides financières directes vont s’ajouter des aides techniques ou des dons en nature. Tel est le cas avec Heifer International23, la United Church of Christ (États-Unis, d’inspiration puritaine et d’obédience luthérienne, en fort développement depuis 1945), qui donnent des animaux (aviculture, élevage laitier), qui font le tri entre les candidatures en amont de l’ERF, comme le CLERATE (Comité luthérien et réformé d’aide aux travailleurs étran- gers). L’essentiel des fonds et des aides est assuré par la DEGESA selon la règle suivante : la DEGESA remet en nature (cheptel, un tracteur...) ce qui correspond à la moitié de la subvention en valeur, le reste est viré sur le compte de l’ERD, au besoin en passant par le COE, seule organisation en situation de contourner les contrôles des changes.

Du côté drômois, la présidence de l’ERD est d’abord assurée par Jacques Martin, libraire protestant au Chambon-sur-Lignon. C’est lui qui accueille les vingt-cinq familles du premier groupe (1952-1954) dont on trouve la liste en annexe. Mais au bout d’un an, il est écarté au profit du pasteur Gérard Cadier (1922-2010). Pasteur de Bourdeaux de 1947 à 1966, il déploie une activité intense en faveur du monde rural, des agriculteurs-éleveurs, du protestantisme rural dans la Drôme. Il soutient l’Action rurale protestante (ARP) à partir de 1948 et la transforme en Mouvement d’action rurale (MAR) en 1961. C’est à lui que la Drôme doit d’accueillir en 1952 un camp national rural24. Les années suivantes, il organise régulièrement les Rencontres rurales protestantes, à Loriol, puis à Bourdeaux en 1954, et crée la même année le Bulletin rural protestant. Héritier de Neff et Oberlin, il est persuadé que le protestantisme rural est l’âme même du protestantisme, tout comme il est, dans la Drôme, et spécialement dans les régions un peu difficiles d’accès de la montagne moyenne, la colonne vertébrale de l’agriculture. Que le monde rural soit menacé de récession ou d’exode, que des fermes soient abandonnées, c’est le protestantisme qui est mis en difficulté. Secourir la campagne, endiguer l’exode rural, c’est à la fois préserver le vieux protestantisme dauphinois et enrayer le dépeuplement de zones dites « de départ » dans le département. Aussi ne ménage-t-il pas ses efforts pour accueillir les premières familles « allemandes », chercher des fermes, négocier les prix, assurer l’intégration des arrivants aussi bien dans les écoles qu’au temple (puisque, sur les vingt-trois familles du premier groupe installées dans les régions de Dieulefit, Crest ou Die, dix sont protestantes).

Les convictions et analyses du pasteur Cadier entrent parfaitement dans les vues des préfets de la Drôme au cours de la période (Perreau-Pradier et Tomasi), et surtout de Robert Xueref, ingénieur des services agricoles à la Direction des services agri coles du département, et protestant. Le pasteur Cadier est également très soutenu par York (qui vient même, de son consulat de Lyon, visiter des familles récemment installées).

Bilan et questions

Le premier rapport moral présenté par le pasteur Cadier, fin 1954 (d’où sont tirés le tableau et la carte des implantations figurant en annexes) est plutôt optimiste. Sur les vingt-cinq familles sui- vies, quatre seulement sont en grande difficulté, mais sur ces quatre, trois sont des familles « placées » par le commandement interallié de Trieste, soucieux de diminuer le nombre des réfugiés venus de Yougoslavie. Fin 1957, le bilan est contrasté. Tandis que certaines familles commencent à se poser la question de la naturalisation, d’autres se trouvent en très grande difficulté financière vis-à- vis de la CIMADE. Soit par incapacité de payer les loyers, soit dans l’impossibilité de rembourser les emprunts pour ceux qui ont acheté leur exploita tion. Seul un petit tiers se trouve « à l’aise », comme l’écrit G. Cadier. Fin 1959, il estime que l’on est parvenu au bout de l’expérience. Les arrivées sont taries, les candidats au départ, en Allemagne fédérale, se raréfient. Neuf familles, entre 1957 et 1959 (dont six pour la seule année 1959), demandent leur retour dans la patrie, attirées par la perspective du « miracle allemand ». Si bien que l’ERD ne progresse plus. Au mieux, les familles partantes sont remplacées : « Après sept ans de travail et l’installation d’une quarantaine de familles de réfugiés, l’Établissement rural dans la Drôme [Établissement rural de la région Drôme] est entré dans une période d’arrêt », écrit G. Cadier dans le rapport moral présenté le 31 décembre à l’ERF, à la CIMADE et à la DEGESA29. La suite donne raison au président de l’ERD. En 1971, l’ERD se dissout dans l’ERF (présidé par le pasteur Frank Gueutal). En 1984, l’ERF quitte Paris pour fixer son siège à Bourdeaux. Sa dissolution est prononcée en 1997.

Au moment de dresser un bilan, la tentation est forte, eu égard au très petit nombre de familles « allemandes » (plutôt Volksdeutsche) accueillies et installées de façon durable, et pas seulement pour une immigration courte, de conclure, avec R. Hubscher, à « une expérience sans lendemain30 ». Si l’on borne le bilan aux seules ambitions agricoles, ce pessimisme n’est pas sans fondement.

Fermes

ha

lab.

Familles

Origine

M

A

E- sc

Confession

DArr (TR)

DIEULEFIT

Alançon (A) (Teyssière)

107

16

MÜCKE

Sudètes

9

4

5

PR

08.1952

Veyrier (A) (Vesc)

44

10

FISCHER

Silésie

9

4

1

PR

11.1952

Chastand (A) (Vesc)

44

12

HUDACK

Roumanie

8

5

4

PR

05.1953

Raspail (L) (La Paillette)

145

17

FLAGMEIER

Pologne

5

2

2

PR

06.1954

Raspail (L) (La Paillette)

145

17

CHEGRINEC

Russie

7

2

4

ORTH

05.1954 -TR

Bompard (L) (Orcinas)

80

14

SABADOSH

Slovaquie

8

3

3

Nazaréens

03.1954 -TR

(Dieulefit)

SPITTEL

Silésie

3

2

-

CATH

04.1954

CREST

La Mourouse (A) (Montclar)

225

40

PABST

Pologne

3

3

2

PR

10.1952

La Mourouse (A) (Montclar)

225

40

GADZINSKI

Silésie

3

2

1

CATH

09.1954

La Mourouse (A) (Montclar)

225

40

LAUNHARDT

Pologne

5

3

2

PR

12.1954

Chanterenard (A) (Crest)

21

10

BARTOLD

Pologne

6

2

3

PR

06.1953

Rabisson (A) (Gigors)

24

14

KUNDE

Pologne

5

3

2

PR

11.1953

Jury (A) (Aouste)

83

20

GROPP

Mecklembourg

9

3

6

PR

09.1954

Duget (L) (Aubenasson)

17

7

ZIMIC

Yougoslavie

3

3

-

CATH

11.1953 -TR

Les Chapeaux (A) (La Clastre)

23

9

FRIEDLER

Brandebourg

5

2

2

PR

01.1955

DIE

Les Bonnets (A) (St-Julien-en-Q.)

185

18

HATZENBUHLER

Ukraine

3

2

-

CATH

07.1954

Les Bonnets (A) (St-Julien-en-Q.)

185

18

FRIES

Ukraine

3

1

2

CATH

07.1954

Le Mas (A) Jansac

69

14

HÖHN

Bessarabie

6

2

3

PR

11.1953

Vieux-Montmaur (Vi) Montmaur

35

10

FRICK

Hongrie

5

2

1

CATH

05.1953

Barnaud (L) (Beaumont-en-D.)

78

23

HEUMANN

Poméranie

9

5

4

PR

06.1953

Rossas (L) (Valdrôme)

35

12

ROCKTAESCHEL

Pologne (Dantzig)

6

3

2

CATH

06.1953

Beaudet (L) (Saint-Dizier)

45

15

MANTHEY

Pologne

6

6

-

PR

06.1954

Magnant (L) (Establet)

25

9

HILCHENKO

Yougoslavie

4

2

2

ORTH

03.1954 -TR

HORS DRÔME

La Charité (Nièvre)

BUMPLE

Roumanie

2

2

-

CATH

05.1953

Ardennes

SALAJ

Yougoslavie

3

3

1

ORTH

07.1954

Les familles accueillies par l’ERF et l’ERD, bilan fin 1954.
Au total, 25 familles, dont 21 ont été présentées par la DEGESA et 4 par le gouvernement interallié de Trieste (TR).
Présentation en trois régions ou zones (Dieulefit, Crest, Die).

 

Rubriques

Débit

Crédit

1

Banque

7 775 403

4 189 884

2

Caisse

347

3

La Drôme

45 619 196

4

Les Landes

1 586 073

5

Hautes-Alpes

===

6

DAGESA

7 538 409

7

Subventions

44 976 886

8

Frais de gestion

1 706 042

1 882

9

Cpte courant

20 000

Peuvent rembourser prêts

Familles anciennes
non parvenues à l’équilibre

Familles
en équilibre

Nouvelles familles (1957)

Familles isolées rattachées à l’ERD

4 (27 personnes)

11 (63 pers.)

9 (46 pers.)

7 (37 pers.)

3 (15 pers.)

Encore que sur tel ou tel point, on peut le relativiser. Par exemple, pour expliquer les échecs financiers de plusieurs familles, il ne suffit pas d’invoquer, ponctuellement, l’inaptitude à cultiver, élever des animaux, gérer l’exploitation. Il faut comparer ces échecs à ceux des exploitants français du pays pour sentir la nécessité d’autres explications. Il est nécessaire ici de rappeler que les fermes confiées aux réfugiés sont souvent en très mauvais état, avec des terres médiocres, des bâtiments insalubres, fréquemment dépourvus d’eau courante, d’électricité, de chemins d’accès et d’exploitation en bon état, et situées dans des zones isolées, d’altitude moyenne. On doit également invoquer la fréquente inadéquation entre les méthodes d’exploitation et les réalités économiques ou agricoles : trop de lavande quand les cours baissent, des espèces animales inadaptées aux conditions locales, une mécanisation poussive, une trop faible organisation coopérative.

En revanche, si l’on considère l’ensemble des enjeux, on peut présenter un bilan beaucoup plus optimiste. Rappelons les priorités indiquées par les principaux acteurs français et allemands : gérer l’après-nazisme et l’après-guerre, réconcilier France et Allemagne, construire une Europe de la paix et de la coopération, non pas contre l’Europe de l’Est, mais en alternative au communisme. Gérer l’après-nazisme, pour la CIMADE et ses équipiers, de Mayence à Bourdeaux en passant par Paris, c’est à la fois faire prendre conscience aux Allemands, surtout aux jeunes, des conséquences du nazisme pour l’Europe, pour ses peuples, pour le christianisme, tout en se défiant de toute culpabilisation collective, surtout vis-à-vis des enfants de 1950, de façon à les faire bénéficier de « la grâce de la naissance31 ». Réconcilier les deux peuples en commençant par les deux jeunesses, de chaque côté du Rhin, est un objectif constamment présent au cours de l’« opération ERD », en lien avec les objectifs des autorités de tutelle et des partenaires (Églises, organisations internationales et gouvernementales, fondations privées). Ici, comme l’attestent les témoins-acteurs des années 1950-1960 et leurs descendants, la Drôme est un département fort bien choisi, surtout ces aires des Préalpes autour de Crest, Die et Dieulefit.

Dans ces pays de fortes démographie et culture protestantes, deux facteurs se conjuguent pour faciliter une attitude conciliante et hospitalière. Dans ces parties du département, des Allemands (juifs ou non, adultes et enfants) ont été accueillis et protégés pendant la guerre et l’Occupation, ce qui a habitué les habitants à distinguer les nazis et leurs victimes. Par ailleurs, la guerre et sa barbarie ont rendu nécessaire, aux yeux des Églises, une sorte de mission évangélisatrice, interprétée assez souvent comme une rechristianisation urgente. Une sorte de convergence se manifeste ici entre les chrétiens français et allemands et l’on peut émettre l’hypo- thèse que ce réinvestissement des Églises dans les sociétés européennes compense leur défaillance face au totalitarisme32, à l’exception de l’Église confessante, très minoritaire depuis 1934. Il n’est donc pas étonnant que les pasteurs et mouvements de jeunes, français et allemands, s’entendent pour multiplier les études du barthisme, aussi bien en Allemagne que dans la Drôme33. Enfin, la Drôme est apparue, à Munich, à Francfort, à Berlin, à Genève, à Paris comme un vrai laboratoire de construction de l’Europe. On a constaté, contrairement à ce que craignaient beaucoup d’intervenants français, que les « colons » allemands arrivés dans les fermes de la CIMADE, non seulement n’ont pas fait l’objet de rejet xénophobe ou revanchard de la part des paysans drômois, mais ont bénéficié de solidarité et de bienveillance. La CIMADE avait recommandé à l’ERF, dans le choix des fermes et des lieux d’accueil, de prohiber tout regroupement, de disperser les familles et d’éviter de les déclarer « allemandes » (en préférant : « polonaises, ukrainiennes, tchèques... »). Aussi l’état d’esprit drômois en a-t-il surpris plus d’un, alors que les communistes et les gaullistes développent en 1952-1954 de violentes campagnes anti-allemandes et anti- CED. Dans le même temps, York se réjouit de l’état d’esprit européen et réconciliant qui règne à Paris, grâce à Robert Schuman (que Jacques Duclos appelle « le Boche »), et qui va profiter à l’ERF.

« Ma conversation avec Monsieur Seydoux [Roger, refondateur de l’IEP de Paris et de la FNDSP], directeur d’Europe au ministère des Affaires étrangères, a surpassé dans son résultat tout ce que j’ai pu espérer. Monsieur Seydoux m’a déclaré nettement que le ministre Schumann [Schuman] regardait le problème des réfugiés et surtout des réfugiés non protégés par le Haut-Commissaire [François- Poncet] comme problème européen majeur. » Seydoux promet ensuite à York l’appui officiel pour l’ERF et le soutien de la France à Strasbourg et ajoute : « Comme Monsieur Seydoux est protestant et un cousin germain de Monsieur Bœgner, il sera facile pour l’Établissement rural en France d’entrer en contact avec lui et de profiter de sa bienveil lance34. » La Drôme, « laboratoire » reconnu par le Conseil de l’Europe, se trouve bien au carrefour des influences protestantes, européennes, agricoles et humanitaires. Une forte mémoire s’est construite à partir de cette situation. Elle a survécu au départ des réfugiés des années cinquante et s’est trans- mise jusqu’à nos jours, en partie grâce aux descen- dants des parents alors accueillis.

SIGLES UTILISÉS

ADD : Archives départementales de la Drôme (Valence)
ARP : Action rurale protestante (1948)
BDIC : Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (Nanterre) BILD : Bureau international de liaison et de documentation
BRP : Bulletin rural protestant (créé en 1954)
CDU : Christlich Demokratische Union Deutschlands (Union chrétienne démocrate d’Allemagne)
CECA : Communauté européenne du charbon et de l’acier (1951)
CED : Communauté européenne de défense
CICM : Commission internationale catholique pour les migrations
CICR : Comité international de la Croix-Rouge (IRCC)
CIMADE : Comité inter-mouvements auprès des évacués, dit « Cimade »
CLAIR : Comité luthérien d’aide aux réfugiés (organe de la FML, dirigé à Paris
par Frank Gueutal)
CLERATE : Comité luthérien et réformé d’aide aux travailleurs étrangers
COE : Conseil œcuménique des Églises (voir aussi WCC)
CPJ : Conseil protestant de la jeunesse
CWS : Church World Service, fondé aux États-Unis, en 1946, par la réunion
de 37 églises
DEGESA, acronyme de : Deutsche Gesellschaft für Siedlung im Ausland (Agence allemande pour l’installation à l’étranger)
DP’s : Displaced Persons, « personnes déplacées », locution employée par les organisations internationales après 1945
EkiD : Evangelische Kirche in Deutschland (Église évangélique en Allemagne)
ERD : Établissement rural de la région Drôme (siège dans le Diois)
ERF : Établissement rural en France (siège à la CIMADE, puis à Bourdeaux en 1984) EVD : Evangelischer Volksdienst, parti chrétien de droite dure, entré dans la CSU
en 1946
FML : Fédération mondiale luthérienne (LWF, Genève)
FNDIRP : Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (1945) FNDSP : Fondation nationale des sciences politiques
FPF : Fédération protestante de France (dont fait partie l’Église réformée de France) HCR : Haut-Commissariat aux réfugiés
IEP : Institut d’études politiques
IRO : International Refugee Organization, agence de l’ONU
MAR : Mouvement d’action rurale (1961)
OECE : Organisation économique de coopération européenne
ONI : Office national de l’immigration, décret de 1945.
RFA : République fédérale d’Allemagne (Bundesrepublik Deutschland)
RDA : République démocratique allemande (Deutsche Demokratische Republik)
SSE : Service social des étrangers
UCJF : Unions chrétiennes de jeunes filles
UCJG : Unions chrétiennes de jeunes gens
WCC : World Council of Churches
YMCA : Young Men Christian’s Association
YWCA : Young Women Christian’s Association

 

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